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Journée internationale pour l’élimination de la discrimination raciale

L’Education populaire à la citoyenneté mondiale et à la solidarité : une réponse au racisme et à la radicalisation 

Par Samir ABI

Discrimination

L’actualité de ces derniers mois en Afrique francophone a été marquée par la candidature de Lionel Zinsou aux élections présidentielles du Bénin. Cette candidature a suscité des tensions au sein de la société béninoise et au-delà. De nombreuses personnes s’opposaient à la candidature de ce « Blanc » (« yovo ») oubliant les origines béninoises avérées de Lionel Zinsou, sa contribution au rayonnement de la culture béninoise et du Bénin via sa fondation dédiée à l’art contemporain et se limitant à sa couleur de peau. Les presses occidentales se sont vite empressées de crier au racisme « anti-Blanc » du peuple béninois en omettant d’analyser le contexte dans lequel s’est située la candidature de Lionel Zinsou. Ayant séjourné à Cotonou et Porto – Novo au mois de février, en pleine campagne pour les élections présidentielles, j’ai eu à échanger avec différents courants politiques de la population béninoise pour apprécier leurs avis.

Le rejet du candidat Zinsou par une partie du peuple béninois s’expliquait non pas par un réel racisme « anti-Blanc » mais plutôt par la fronde populaire contre Yayi Boni et le bilan de ses dix ans de présidence à la tête du Bénin, marqué par de nombreux actes de mauvaises gouvernances. La seconde raison à l’origine du rejet de la candidature de cette personnalité, aux compétences reconnues dans le monde de la finance , est surtout dû à la haine que suscite la France et son système néocolonial dans tous les pays d’Afrique francophone. Plus de 55 ans après les indépendances les jeunes d’Afrique francophone digèrent de moins en moins que toute leur vie soit au main de la France : leur monnaie est émise et garantit par la France, leurs emplois dépendent des grands investisseurs français des groupes Bolloré, Castel, Vinci,…, et pour ceux qui travaillent dans l’administration de l’appui budgétaire qu’accorde le FMI de Mme Christine Lagarde. En outre les jeunes sont également très remontés contre la France qui décide toujours des gouvernants et des alternances dans ces ex colonies. Pour ne prendre que le cas du Bénin, Yayi Boni, dont la mauvaise gouvernance est décriée par tout son peuple (plus de 70 % de votant contre son protégé Zinsou malgré les alliances avec les grands partis que sont le Parti du Renouveau Démocratique et la Renaissance du Bénin[1]) se voit proposer un poste aux Nations Unies par la France[2] .

Cette jeunesse a la haine de voir, sous le prétexte de l’autorisation de la communauté internationale, de la responsabilité de protéger, du droit d’ingérence humanitaire et autres arguments du droit international, des forces militaires française  en permanence dans plusieurs pays africains. Par leur présence ils constituent des sources de pression sur les décisions des gouvernants africains. Les jeunes ont la haine quand ils se souviennent, de Ruben Um Nyobe, de Sylvanus Olympio, de Thomas Sankara, des cas Gbagbo et Blé Goudé actuellement à la Cour pénale internationale. Malheureusement à cette jeunesse en colère la réponse de la France, quelque soit les présidents, restent le renforcement de la Françafrique[3]. Cependant cette jeunesse se trompe de combat en faisant de la haine de la France une haine contre le «Blanc ».

En effet dans le système construit autour de la Françafrique, et depuis d’ailleurs l’esclavage et la colonisation, les éléments les plus actifs de l’exploitation de l’Afrique sont plus des « Noirs ». Les négriers qui faisaient les razzias dans l’arrière pays, les gardes coloniaux qui ont brisé la résistance de nos ancêtres et fait arrêter les Béhanzin, Samory Touré, et autres, les dictateurs et autres intellectuels véreux des Etats africains sont tous des « Noirs ». Des peaux « Noirs » avec des masques « Blanc » pour reprendre l’expression de Frantz Fanon[4]. Des « Noirs » qui pour leur intérêt personnel, ont vendu leurs frères et sœurs, leur terre et leurs âmes et qui légitiment le destin de colonisé et de mendiant de l’aide au développement d’un continent riche en ressources minières et très créatif par sa jeunesse.

Cette alliance « Blancs-Noirs » qui fondent la « « Françafrique » doit être plus dénoncé au lieu de jeter l’anathème sur le seul « Blanc » qu’évoque dans l’imaginaire africain l’évocation de la France. Se servant de cette haine du « Blanc » et sans vouloir faire un vrai exercice d’éducation populaire à la critique des populations, les oppositions africaines, ou les ambitieux du pouvoir à tout prix, se convertissent en populiste pourfendant la France bien qu’ils aient tous une double nationalité et qu’ils soient les premiers à courir se réfugier en France en cas de problème. Cela revient à être schizophrène. Ainsi voit – on émerger des « Donald Trump » africains, milliardaires, enrichis par des voies douteuses et contre l’intérêt des populations, qui ont pour seul programme politique le populisme. Les élections au Bénin en sont la preuve. Face à cette situation le rôle de la société civile reste de lever le voile en permettant une analyse critique continue grâce à un réel travail d’éducation populaire dans les diverses couches des populations africaines (jeunes, femmes, ruraux,…). Un travail d’éducation populaire pour faire comprendre la nécessité d’une alliance de justice pour mettre fin à un système économique et politique injuste.

« Du reste les masses populaires en Europe ne sont pas opposées aux masses populaires en Afrique. Ceux qui veulent exploiter l’Afrique sont les mêmes qui exploitent l’Europe. Nous avons un ennemi commun. » disait Thomas Sankara[5]. Les mêmes qui s’enrichissent en Afrique par l’accaparement des terres et des forêts au détriment des paysans, par l’exploitation minière au détriment de l’environnement et du droit des populations autochtones, par l’élargissement des zones franches au détriment du droit des travailleurs, par la corruption, l’appui aux dictateurs, et l’imposition de leurs préférés dans les postes de décision au détriment du droit des peuples à disposer d’eux même, par le montage de guerres dites « civiles » avec pour conséquence des millions de réfugiés… Ce sont les mêmes qui sont propriétaires des médias, des sociétés de télécommunication et de sondage en Europe pour manipuler les opinions publiques, actionnaires dans l’industrie militaire et de fabrication d’armes, les mêmes qui participent aux conseils d’administration des grandes banques, se retrouvent à Davos[6], s’opposent aux politiques sociales et détricotent le système de solidarité construit en Europe par l’évasion fiscale. Ce sont ceux qui dirigent l’Union Européenne, son marché commun et son alliance avec le marché outre atlantique. Les populations d’Afrique précarisées doivent comprendre qu’en défendant leur droit  et en résistant au système néolibéral transnational, elles permettent de faire chuter les profits des multinationales et ainsi diminuent leur marge de manœuvre en Occident. D’où la nécessité de cette alliance de justice.

L’alliance de justice, n’est pas une alliance contre des personnes noires, blanches, riches, pauvres, musulmanes, chrétiennes etc. C’est une alliance des citoyens du même monde, quelque soit leur statut social et leur résidence, contre un système politique et économique injuste et défendant les alternatives qui vont avec. Des citoyens qui ont compris que le monde ne se vit plus juste dans une dimension nationale mais transnationale où les résistances d’ici nourrissent les transformations d’ailleurs. Des citoyens assez critiques et avec un sens de l’analyse des contextes leur permettant d’éviter d’être instrumentalisés par des discours populistes nationalistes contre le noir ou l’arabe immigré en Europe ou contre le blanc en Afrique comme seules réponses aux crises actuelles. Des citoyens qui auront compris comment naissent les crises économiques et financières, le fonctionnement des marchés, du commerce internationale, des paradis fiscaux, le système d’exploitation d’une partie du monde par une autre, des guerres produites au nom des droits humains qui permettent l’arrivée au pouvoir de personnes voulant imposer un islam rigoriste sorti de leur invention. Ce travail de prise de conscience critique de notre responsabilité transnationale dans un monde globalisé, c’est de l’éducation populaire à la citoyenneté mondiale et à la solidarité.

L’éducation populaire à la citoyenneté mondiale et à la solidarité n’est pas un simple acte de sensibilisation. C’est un travail de transformation de l’humain et de sa société qui commence par un savoir éclairé par la critique et une conscience éclairée par la raison. Tout système injuste d’exploitation des hommes se nourrit de l’ignorance qu’il cultive soit par l’oppression et la privation ou soit par le culte du désir et de l’accumulation matérielle. L’éducation populaire à la citoyenneté mondiale et à la solidarité, doit donner des outils de raisonnement, et non juste un flux d’information et de rhétorique. Elle doit aussi et surtout accompagner les citoyens dans leurs actions de transformation de la société du local vers le global ou vice-versa. En dépassant la simple sensibilisation, qui met les gens côte à côte pendant quelques heures pour une conférence, un atelier, un colloque, un forum ou autres et en accompagnant dans l’action, l’éducation populaire permet de briser la glace entre le riche, le pauvre, le musulman, le chrétien, le noir, le blanc, etc. Ensemble dans une réelle dimension de transformation sociale, ils œuvrent pour sauver ce qui peut encore l’être du monde. Ainsi on permet une réelle connaissance mutuelle, une lutte contre les propos racistes, xénophobes ou sectaires des uns contre les autres, un ralentissement de la radicalisation qui est souvent le fruit de la précarité sociale et de la déception des populations face aux trop nombreux discours des politiques, leaders sociaux, des éducateurs qui ne se traduisent jamais en actes.

[1] Résultats du premier tour des élections au Bénin après proclamation de la Cour constitutionnelle

[2] Jeune Afrique, 4 mars 2016, http://www.jeuneafrique.com/mag/305908/politique/benin-boni-yayi-a-lonu/

[3] Au sens de l’association française Survie, http://survie.org/

[4] Auteur martiniquais, psychiatre et grand militant de la lutte pour la décolonisation en Afrique

[5] Discours à la réunion des Chefs d’Etat de l’Organisation de l’Unité Africaine le 29 juillet 1987, trois mois avant son assassinat.

[6] Le forum de Davos réunit chaque année les dirigeants du monde économique et politique à Davos en Suisse.

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