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The Black man : une « success story » migratoire

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 CARNET DE ROUTE N°2 :

 The Black man : une « success story » migratoire

Par Samir ABI

Presqu’une demi-heure à rouler en vain dans la ville de Bafilo, à 380 km de la capitale togolaise, le conducteur de taxi moto repère enfin une cafét’ ouverte. Nous allons pouvoir prendre le premier repas de cette journée marathon auprès des populations de la préfecture d’Assoli. Une journée d’animations sur la migration irrégulière. Il est 16h30. Ma première réaction est de me moquer de la paresse du gérant de la cafét’ qui se permet d’ouvrir si tard. Lui, au contraire, se réjouit d’être la cafét’ qui ouvre la première en ville. A voir l’affluence dès l’ouverture, on constate que la Cafétéria Black Man jouit d’une certaine renommée en ville. En attendant ma commande, j’entame la conversation avec le gérant pour comprendre les raisons d’un tel succès. Nasser, le Black man, me relate l’histoire de son escapade au Nigéria, et ses premiers pas en cuisine. 

« Qu’est ce qu’on peut faire d’autre, quand on a perdu son père et sa mère,  si ce n’est partir se chercher ?» me demande Nasser. Nasser est parti se chercher au Nigéria, à l’âge de 13 ans. Guère brillant à l’école, il n’aimait pas spécialement les études, comme bien d’autres jeunes de la région. Dans sa famille, on le considérait comme le vagabond, le bandit, et la honte de toute la fratrie, car il passait le plus clair de son temps à traîner avec les chauffeurs de camions « Titans » qui traversent la ville, en route vers le Burkina Faso ou le Niger. C’est pendant cette période, et au contact de ces routiers, qu’il a acquis la maîtrise de diverses langues, tout particulièrement la langue Haoussa, qui lui sera très utile ensuite au Nigéria.

Au décès de sa mère, il part au Nigéria, rejoindre sa sœur qui y avait migré, quelques années auparavant. Son père, avant de trépasser, disposait d’une certaine fortune terrienne, dont la vente avait permis à ses grands frères de migrer vers Manchester, en Grande Bretagne, et Amsterdam, en Hollande. Nasser leur avait demandé de l’aide au décès de leur mère. Ils avaient fait comprendre à toute la famille que chacun n’avait qu’à s’occuper de son propre sort. Nasser avait bien compris le message. Il s’en sortirait tout seul.

Quelques semaines après son installation à Lagos au Nigéria, il quitte sa sœur pour s’installer seul à Victoria Island.  Là, il aide dans un restaurant. C’est là qu’il va apprendre la cuisine pendant quatre ans. Fatigué des conditions de travail harassantes, il quitte. Il rejoint les entrepreneurs de construction. D’abord, il les aide pour stocker les matériaux, ensuite, pour les acheter. Grâce à son don pour les langues, il maîtrise le yorouba et la langue ibo et s’intègre rapidement. Profitant de ses relations, il est sous traité pour des services de ménage dans les grands immeubles. Toujours rapide à la tâche, il attire la sympathie de bon nombre d’entrepreneurs et d’hommes d’affaires, et  bénéficie d’un bon revenu.

Malgré cela, sa situation de vie reste précaire, car se loger coûte trop cher.  Il est obligé de squatter dans les taudis de Lagos, dans des abris qu’il construit de ses mains avec le contre plaqué qu’il achète. Le squat ne dure jamais plus que quelques mois. Les bulldozers d’entrepreneurs immobiliers viennent toujours démolir les habitations de fortune. Il faut trouver un nouvel espace pour squatter, grâce à la complicité des agents de sécurité des terrains vides. A l’âge de 25 ans, il en a marre de passer de squat en squat. Souvent en compagnie de dealers, de vendeurs de crack, de prostituées, et autres voleurs et criminels de grands chemins. Il a eu de la chance de ne jamais tomber dans la deal ou dans la consommation de drogue. Il a été témoin de nombreux règlements de compte entre gangs, ou entre policiers et malfrats. Il a failli y laisser la vie. Avec la petite fortune amassée, il décide de regagner Bafilo, sa ville natale au Togo. Il s’y fait construire une cafétéria, ayant foi en Dieu pour qu’ « Il le nourrisse comme Il nourrit les oiseaux ».

Le voilà maintenant, à 31 ans, propriétaire d’une cafét’, d’une boutique que gère sa femme, d’une voiture et d’une moto. Il est satisfait d’avoir pu faire construire sa propre maison. Il sort son carnet d’épargne. Selon les mois, tout au long de l’année 2013,  les recettes mensuelles de sa cafét’ oscillent entre 120 000 F Cfa et 155 000 F Cfa (200 et 250 euros). C’est le salaire d’un cadre moyen dans l’administration togolaise. Il est très heureux, et très fier de sa réussite. Son frère, celui qui vit à Manchester, est venu dernièrement. Il était ébahi de voir tout ce que « le bandit de la famille » avait pu réaliser dans la petite ville de Bafilo. Lui qui vit en Europe n’a pas encore pu s’acheter un terrain.

Je n’ai pas vu s’écouler ces deux heures de causerie avec le Black Man de la cafét’. J’ai pris congé de Nasser avec beaucoup d’émotion. Comment peut-il faire comprendre à ces amis de Bafilo qu’avec beaucoup d’imagination et de savoir faire, on peut réussir, juste à côte de soi ? Il ne désespère pas. Ils comprendront un jour que la migration peut être le petit coup de pouce temporaire qui leur permettra de revenir au terroir pour innover, pour changer, ensemble, cette vallée perdue dans les montagnes.

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