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Notre devoir de souvenir: Djobo Boukari

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Le destin tragique d’un vaillant guerrier

Par Abdel Latif SALAMI et Samir ABI

Djobo Boukari img

La ville de Sokodé, à 300 km de Lomé, est connue pour sa population, les Tems ou kotokoli ; ses mosquées symboles de la pratique dominante de la religion musulmane, l’Islam ; la prépondérance de ses fils dans le secteur du transport comme conducteurs de mini-bus et surtout pour leur passion du football. Sokodé vit ainsi au rythme des victoires et des défaites dans le championnat national de son équipe de football nommée « Sémassi ». A l’origine, le nom « Sémassi » (Littéralement : les guerriers rouges) était porté par les farouches guerriers du Royaume Tem de Tchaoudjo à la fin du XIXème siècle qui parcouraient au dos de leurs chevaux l’espace que représente actuellement la région centrale au Togo. Sous l’autorité du Roi (« Ouro » en langue kotokoli) DJOBO Boukari dit « Sémôh » (Le Rouge), ces guerriers ont étendu les frontières du Royaume de Tchaoudjo. Ils ont construit l’hégémonie des kotokoli sur une partie du territoire qui formera par la suite le « Togoland » après l’arrivée des colonisateurs allemands pour un traité de protectorat avec ledit Royaume en 1889. Loin de revenir sur l’histoire palpitante de ce royaume, qui a déjà fait l’objet de nombreux écrits, ces lignes-ci parleront d’un des héritiers de ces fameux guerriers, homme politique togolais du XXème siècle, dont le nom se confond avec le Roi de cet ancien royaume : Djobo Boukari

La formation d’un homme politique engagé

Pour raconter les premières années de la vie de Boukari Djobo, l’homme politique, nous recourons à la tradition orale africaine, en donnant la parole à son ami, Elhadj Abdou Raouf Issaka Touré. Diplomate et Haut Fonctionnaire, originaire également de la ville de Sokodé, Elhadj Abdou Raouf Issaka Touré, tout comme Djobo Boukari, fit ses premiers pas dans l’administration publique du nouveau Togo indépendant des années 1960. Nous ferons ici un résumé non exhaustif de ses propos sur son ami :

« Boukari Djobo est-il né à Sokodé (Tchawanda) en 1936 ? La date de naissance n’est pas importante. En effet, comme pour tous les scolarisés de son temps c’est l’administrateur français, en l’occurrence M. Emile Chautard, qui en a décidé. Tous les enfants recrutés pour entrer à l’école française en 1942 sont nés en 1935 ou en 1936. Boukari aurait pu être né plus tôt ; cela n’a aucune importance. (…) Taayirou Djobo, un des innombrables oncles de Boukari Djobo, le premier islamisé de la famille, avait décidé de quitter Sokodé pour aller s’installer au Togo britannique pour faire du commerce et parfaire ses connaissances islamiques. Son aîné Alassani, qui sentait déjà l’appel de l’islam, lui demanda de prendre son fils Boukari avec lui pour lui faire apprendre le Coran et l’Islam. Vers 1940 l’oncle Taayirou estimant avoir mobilisé assez de ressources pour effectuer le pèlerinage à la Mecque revint à Sokodé pour en informer la famille et lui laisser son protégé. Il était trop petit pour pouvoir le suivre dans sa grande aventure mecquoise. Il était entendu qu’à son retour il le reprendrait pour retourner au Togo britannique. Malheureusement, l’oncle Taayirou ne reviendra pas. Il mourut sur le chemin de retour et Boukari restera comme une patate chaude, avide de savoir, dans les mains du père Alassani. C’était l’époque où les administrateurs coloniaux de chaque cercle avaient l’obligation de résultat dans la scolarisation. A défaut d’apprendre le Coran avec son oncle, Boukari ira à l’école française.

Tout comme le mien, le père de Boukari pensait que, comme à l’école coranique, les enfants pouvaient commencer l’école à n’importe quel moment de l’année. Voilà pourquoi Boukari arriva au CP1 de maître Sinzogan au mois de Mars 1942. J’y étais depuis Janvier de la même année. Il dut donc refaire le CP1 l’année suivante. Après un parcours à pas de charge à l’école primaire, Boukari entra en sixième au Collège moderne de Sokodé en Octobre 1948, dans la deuxième promotion qui ne comptait que 21 élèves. L’esprit contestataire inné de ce brillant élève inquiétait déjà la hiérarchie et les enseignants de cet établissement. En classe de quatrième, pour s’opposer au bizutage sauvage dont sont victimes les nouveaux, il créa le SPO, entendez le Secours au Peuple Opprimé, formé de solides gaillards chargés de défendre physiquement tout enfant agressé par un ancien. C’est aussi en quatrième qu’il forma un conseil des sages chargé de sévir dans ses propres rangs pour les fautes qui pourraient entraîner une sanction collective à toute la promotion.

Au Brevet Elémentaire en 1952, un seul élève sur sept fut reçu et admis d’office en classe de seconde à Lomé. Boukari fut recalé en maths par un examinateur qui avait dirigé l’Ecole Régionale de Sokodé avant 1941 et dont je tairai ici le nom. Dès qu’il lut le nom du candidat, ce triste sire s’écria : « Ouro Djobo ! C’est vous les féodaux du nord ». La suite de l’examen oral était prévisible. Boukari et ses cinq compagnons de misère n’étant pas admis en seconde, alors que certains d’entre eux avaient la moyenne pour passer en classe supérieure, devraient quitter le Collège moderne de Sokodé et évacuer son internat. Mais sur l’initiative de Boukari ils écrivirent au leader de l’opposition à l’Assemblée Représentative Togolaise (ART),  Sylvanus Olympio, pour présenter leur cas aux honorables délégués. Cette action permit à ceux qui avaient la moyenne parmi eux d’être acceptés en seconde à Lomé.

Pour lui comme pour tous ses camarades, le second cycle du secondaire fut un parcours délicat dont ils se souviendront, tant la sévérité de la direction (Proviseur : M. Déléris ; Surveillant général : Monas) était pesante. Boukari s’exclamait chaque fois qu’il ressentait une frustration : « Ici on marche sur des œufs ! ». Les causes de cette atmosphère délétère étaient à trouver dans l’année scolaire précédente. Pour avoir trouvé le mot « Ablodé » (« Liberté », traduction littérale)  écrit sur un mur du lycée, tout l’établissement fut évacué nuitamment par les forces de l’ordre et tous les « meneurs » (souvent les meilleurs élèves) furent renvoyés. Boukari expliquait ainsi son comportement plutôt modéré: « A quelques années de l’obtention automatique d’une bourse d’étude en France, ce serait suicidaire d’engager un combat contre cette direction colonialiste, combat dont l’issue ne pourra que nous être fatale ». Boukari se consacra donc à ses études qui seront couronnées en 1955 par un succès au baccalauréat série Sciences Expérimentales. Il obtint une bourse pour aller étudier le droit à Dakar.

Le choix de ce champ d’étude n’était certainement pas fortuit. Il était en droite ligne des convictions du personnage. Pour lui, défendre et se défendre par la loi est l’œuvre la plus exaltante de la vie. C’était en quelque sorte la continuation du SPO. Il passera une année seulement à Fann et ira continuer ses études de droit à Bordeaux et à Paris. Au cours de ses études supérieures Boukari était surtout connu pour son militantisme estudiantin et politique. Il avait présidé le « Jeune Togo » en 1958 puis en 1959 et était membre de la Fédération des Etudiants d’Afrique Noire Française (FEANF). Il avait aussi adhéré au Parti Africain de l’Indépendance (PAI) de Madjmouth Diop. Au début de l’année scolaire 1959-1960, sur la demande du gouvernement, Boukari entra à la section « Planification économique» de l’Ecole Nationale de la France d’Outre-Mer (ENFOM), école autrefois chargée de former les administrateurs coloniaux, en pleine mutation dans le but de former les cadres africains pour l’Afrique indépendante. Il en sortira après deux ans et sera versé automatiquement dans l’embryon de l’actuel service du plan togolais, autrefois rattaché à la Présidence de la République et dirigé à l’époque par un Allemand, Prof. Von Mann. »[1]

La carrière administrative et l’engagement politique de Boukari Djobo

De son retour au Togo en 1961 à son départ pour le Programme des Nations Unies pour le Développement (P.N.U.D) en 1974, Boukari Djobo occupera de nombreux postes au niveau administratif et politique au gré des bouleversements qui marqueront la jeune histoire de ce pays dans les années 1960. A peine deux ans après son retour au Togo eu lieu, le 13 janvier 1963, le coup d’état contre le Président Sylvanus Olympio, mené par des soldats fraichement démobilisés de l’armée française.

Les auteurs de ce putsch, originaires du nord du Togo, voulaient non seulement leur intégration dans l’armée nationale togolaise, mais revendiquaient aussi une meilleure prise en compte des élites du nord Togo sur l’échiquier politique national. Inexpérimentés en matière de gestion des affaires publiques, les putschistes décidèrent de confier l’appareil d’Etat à des civils plus aguerris. Le chef des mutins, l’Adjudant-chef Emmanuel Bodjollé fera donc appel à Antoine Idrissou Méatchi, un des leaders politiques de l’Union Démocratique du Peuple Togolais (U.D.P.T), en exil au Ghana, pour venir assumer les rênes du pouvoir. Ce qui n’était pas du goût de la France, le véritable Parrain de ce Coup d’Etat, qui trouvait A. Méatchi, trop marxiste et trop proche de Président du Ghana, Kwame NKrumah. La France voulait plutôt imposer son protégé Nicolas Grunitzky, Président de l’U.D.P.T, en exil au Bénin, qui avait servi fidèlement les Colons Français de 1951 à 1958 avant la prise de pouvoir par les nationalistes du Comité de l’Unité Togolaise (C.U.T) et de la JUVENTO. Alors encadreur technique de l’armée togolaise, l’officier français Dooze, adressa un télégraphe à Nicolas Grunitzky, dès les premières heures après le coup d’Etat, pour lui demander de regagner le Togo.

Sous la pression des mutins, Nicolas Grunitzky a sa prise de fonction comme Président, devait former un gouvernement en tenant compte d’une bonne représentativité des cadres du nord du Togo. Boukari Djobo, un des jeunes représentants de cette élite du nord, fut donc contacté pour faire partie du premier gouvernement Grunitzky. Il déclina l’offre par rapport à ses convictions nationalistes. En effet, bien que revenu au Togo, après l’accession à l’indépendance, Boukari Djobo avait déjà un long passé en tant que militant nationaliste au sein de « Jeune Togo », l’association des étudiants togolais en France. A la présidence de cette association, lors de ses études en France, il a soutenu la lutte pour l’indépendance. Pour lui intégrer un gouvernement dirigé par Nicolas Grunitzky, l’homme des français, après l’assassinat du père de l’indépendance, Sylvanus Olympio, serait trahir la cause nationaliste pour laquelle il avait œuvré. Il préféra donc s’investir au niveau administratif pour servir le pays.

Affecté au ministère en charge de l’économie, du commerce et de l’industrie, il s’attacha lors de nombreuses missions à l’étranger à faire la promotion des investissements au Togo. Il fit parti à quelques reprises de la délégation togolaise à la deuxième commission de l’Assemblée Générale des Nations Unies qui traite des questions économiques et financières. Il eu même la charge de diriger la Mission Permanente du Togo auprès des Nations Unies à New York avant la nomination du Dr Robert AJAVON comme Ambassadeur. A son retour de New York, il lui fut confié la tâche de réorganiser l’organisme chargé de réguler et de contrôler la vente des principaux produits agricoles d’exportation que sont le café et le cacao. Il travailla d’arrache-pied pour créer cet organisme dénommé l’Office des Produits Agricoles du Togo (O.P.A.T) et à lui faire accorder une réelle autonomie de gestion. Ayant porté l’O.P.A.T sur les fonts baptismaux, c’est tout naturellement lui qui en devint le premier Directeur Général en 1965. Les évènements de novembre 1966 vinrent donc le trouver à ce poste. Nous redonnons la parole à El Hadj Abdou Raouf Issaka Touré pour nous raconter cette partie de l’histoire de Djobo Boukari.

« Dès le lendemain du premier putsch s’observait déjà une certaine méfiance entre les deux têtes de l’exécutif, le Président N. Grunitzky et le Vice-Président A. Méatchi. Cette méfiance se muait de plus en plus en rivalité et en animosité et, en 1966, chacune des deux personnalités avait déjà formé son clan. Diobo Boukari, tout comme de nombreux jeunes nationalistes, était plus ou moins neutre et se contentait de compter les points dans ce pugilat qui opposait les deux personnalités au sommet de l’Etat. Par ailleurs, le C.U.T. rénové s’organisait activement afin d’accéder au pouvoir par les élections promises par les militaires dans un futur proche. En novembre 1966, les militaires prirent contact avec les nationalistes dont Djobo. Ils en avaient marre des disputes quasi quotidiennes entre les deux têtes de l’exécutif. Il faut faire quelque chose. Croyant cette fois être en phase avec les militaires pour sauver le pays de la recolonisation, les nationalistes organisèrent le 21 novembre 1966 des manifestations sur toute l’étendue du territoire pour exprimer le mécontentement du pays.

A la radio, Djobo harangua la population en tem pour l’exhorter à sortir massivement et dénoncer le néocolonialisme rampant. Et quand les militaires firent volte-face, il fut arrêté comme la plupart de ses camarades et gardé en prison pendant une semaine. Quand il en sortit une seule alternative lui était offerte : accepter de devenir ministre ou retourner en prison. Il devint ministre de ce gouvernement éphémère qui durera quelques semaines avant le nouveau coup d’Etat du 13 janvier 1967 qui évinça le Président Grunitzky. Le départ du Président Grunitzky était interprété par Djobo et ses camarades comme le gage d’une politique désormais débarrassée du néocolonialisme. C’est pourquoi il n’y eut aucune opposition quant à leur participation au gouvernement issu du second putsch. Ils étaient trois à y entrer et Djobo accepta le portefeuille des Finances et de l’Economie. Quand deux ans plus tard ils se rendirent compte de leur erreur, leur tentative de rectification n’aura eu pour effet que l’éviction de Djobo du gouvernement. N’ayant désormais plus d’autres activités que celles de l’O.P.A.T., il s’y investissait entièrement comme lui seul savait le faire. Il sera encore évincé de cet organisme qu’il avait lui-même créé et sera nommé conseiller du Ministre du Commerce en février 1972. Des conseils de Djobo son ami , le ministre Paulin Eklou, n’avait pas besoin. Djobo passait donc désormais son temps chez lui ou dans mon bureau aux Affaires Etrangères. Jusqu’au jour où sa candidature à un organisme des Nations unies aboutit.

Il partit comme Représentant résident adjoint du P.N.U.D. en République Centrafricaine en février 1974. Il sera promu Représentant du même organisme au Gabon puis affecté en Guinée de Sekou Touré qu’il ne quittera qu’en 1984 pour occuper un poste à New York. C’était là que la politique le rattrapera. Djobo était informé quotidiennement des moindres évènements se passant au Togo. Il recevait des correspondances et des appels d’amis qui voyaient en lui le recours d’une grande partie de la population togolaise. C’était lui qui m’informa des évènements de 1990 et, quand la Conférence nationale fut décidée, il y fut évidemment invité. Pendant cette conférence, il recevait les représentants des différents partis déjà constitués sur place ; mais il refusa de créer son propre parti, voulant devenir le lien entre ces partis et fédérateur de ceux qui avaient les mêmes objectifs. Il voyagea aussi dans le nord du Togo pour prendre contact avec les populations.
Djobo rejoignit son poste à New-York avant la fin de la Conférence. Il n’y restera pas longtemps. Malgré les importants préjudices financiers que cela représentait, il donna sa démission fin 1992 et revint pour servir son pays. Cinq ans après, il y trouvera la mort dans les conditions que vous connaissez : assassiné par les siens. »

La gouvernance économique : le point de désaccord avec le Général Eyadema

La mort subite de Boukari Djobo, par empoisonnement, le 15 novembre 1997, fut vécue comme une tragédie par la population de Sokodé qui pendant près d’une semaine manifesta violemment sa colère. Les émeutes qui suivirent son décès donnèrent lieu à la vindicte populaire contre les supposés auteurs de cet assassinat, le frère et la belle sœur de la victime. Il fallu une violente intervention de la gendarmerie nationale, l’arrestation et l’incarcération à Kara, de certains proches parents de Djobo Boukari, pour ramener l’ordre dans la ville de Sokodé. L’assassinat de Djobo Boukari suscita également un émoi national, au-delà de la région centrale du Togo, car une large partie de l’opinion togolaise appréciait l’homme pour son intégrité morale et ses qualités de gestionnaire. Boukari Djobo apparaissait de plus en plus en cette période comme un candidat potentiel de l’opposition aux élections présidentielles du 21 juin 1998. En tant que candidat, il aurait influencé le cours des élections et une défaite possible du Général Eyadema en mobilisant toutes les voix du nord à son avantage. La crainte de sa candidature, selon certains analystes, aurait conduit le régime à son assassinat.

Dès les premières années de sa prise de pouvoir, le Général Eyadema, voyait déjà en cet homme un rival sérieux, ce qui l’amena à lui retirer son poste ministériel puis la direction de l’Office des Produits Agricoles du Togo (O.P.A.T), peu de temps après. Les relations entre les deux hommes s’étaient progressivement détériorées au sujet de la gouvernance économique du pays. Diplômé en planification économique, Djobo Boukari a mis son expertise au service de la nation à son retour au pays en 1961. C’est à lui et à son ami Paulin Eklou qu’on doit les grands axes du premier plan quinquennal du Togo, ancêtre des actuels SCAPE (2013-2017) et Plan National de Développement (2018-2021). A la direction de l’O.P.A.T à partir de 1965, il se distingua par ses qualités de gestionnaire rigoureux.  Avec les moyens financiers provenant des profits de vente du café et du cacao il entreprit d’améliorer les routes de desserte de la région frontalière productrice de ces denrées et de drainer ainsi les productions ghanéennes vers le marché togolais. Il fit construire aussi le siège de l’OPAT dont le bâtiment fait face à l’hôtel du 2 février et abrite actuellement différents cabinets ministériels. Malgré ses excellents résultats à la tête de l’O.P.A.T, Djobo Boukari sera victime de son patriotisme et de sa bonne foi. El hadj Abdou Raouf Issaka Touré fit le récit suivant des derniers jours de Djobo Boukari à l’O.P.A.T.

« Les évènements se précipitèrent en effet en cette terrible année 1971, balayant au passage tous nos espoirs et tout notre avenir. Le Général avait sûrement compris que nous étions irrécupérables, que Djobo Boukari et son groupe[2] ne coopéreront plus et il avait décidé de frapper. Coup sur coup il décida de retirer la direction générale de l’O.P.A.T. à Djobo Boukari et de faire arrêter le Dr Boukari Kérim[3] qu’il considérait comme le plus idéologiquement marqué parmi nous. Fidèle à sa méthode, le dictateur voulait agir de manière que ces deux agressions contre le groupe apparaissent comme des sanctions méritées par ceux qui les subissaient. Mais comment allait-il s’y prendre pour que ce soit crédible ? La tâche s’avérait ardue surtout s’agissant de Djobo Boukari dont la réputation de gestionnaire compétent, intransigeant et intègre était déjà établie et qui, plus est, jouissait de l’estime de la majorité des cadres du nord qui le considéraient comme un recours éventuel, un successeur crédible au cas où le Général quitterait le pouvoir. C’était d’ailleurs la raison pour laquelle il était encore à son poste de Directeur général de l’O.P.A.T. Le Général aimait être aperçu comme le protecteur suprême des cadres du nord. Mais un certain Maurice Assor, surgi de nulle part, viendra servir de catalyseur dans le limogeage de Boukari. (…)

Un soir de début février 1971, Boukari me parla de la visite de Maurice Assor à l’O.P.A.T. Voici le compte rendu que Boukari m’en rendit. Le matin vers 10 heures, il reçut un appel téléphonique du Président de la République lui demandant de recevoir le même jour un monsieur venant de Paris. « Il faut être gentil avec lui, insista le Président dans son style habituel, car il va beaucoup nous aider ». Malgré la campagne de café qui battait son plein, Boukari reçut l’intéressé toute affaire cessante, pressé de savoir le type d’aide que le monsieur venait proposer. Il fit en sorte que les salamaleks durassent un minimum de temps et entra rapidement dans le vif du sujet. « Alors M.Assor, merci de venir nous proposer votre précieuse assistance, mais j’aimerais savoir dans quel domaine et comment pouvoir vous apporter mon appui comme me le demande le Chef de l’État ». Le monsieur venu de Paris expliqua alors qu’en réalité il était intéressé par l’achat du café de qualité inférieure qui, selon lui, était mal vendu par l’O.P.A.T. Boukari sentit tout de suite l’arnaque et informa son interlocuteur que non seulement il avait déjà ses propres canaux d’écoulement de cette catégorie de café mais aussi que toute la production togolaise était déjà placée sur le marché londonien. L’entretien tourna donc court et M. Assor en sortit complètement déconfis et amer.

Boukari s’insurgea devant moi : «Ces gens là nous prennent pour des zozos » et ajouta « J’ai appelé le Président pour l’en informer, je lui ai fait savoir que ce monsieur n’apportait absolument rien au pays, bien au contraire, et que je ne lui céderai pas. Le Président a dit qu’il me rappellera, mais je pense que cela ne changera rien. L’impérialisme français ne passera pas. Au pire, je remettrai le tablier ». Le Président ne rappela pas les jours suivants et, en fait, ne rappellera plus du tout. Par contre, le 8 février 1971 tombera un décret présidentiel qui stipulait : « Le Président de la République décrète : M. Joseph O. Bagna est nommé Directeur de l’Office des Produits agricoles du Togo (O.P.A.T.) en remplacement de M. Boukari Djobo, appelé à d’autres fonctions ». C’était la formule consacrée pour tout limogeage à caractère politique, le cache sexe qui permettait de dissimuler l’animosité de la décision. Comme il fallait s’y attendre, Boukari n’était nommé à aucune autre fonction et ne le sera plus jamais par Eyadema. Il retournait donc à son ministère de tutelle, c’est-à-dire au ministère du commerce et de l’industrie, en qualité de conseiller du ministre. Cette décision, Boukari l’attendait depuis si longtemps que, quand elle tomba, elle lui parut comme une vraie libération. J’avais dû user de mon pouvoir de dissuasion pour l’empêcher d’aller en remercier le Général. »

Il est important dans cette partie d’ouvrir une parenthèse pour présenter le fameux Maurice Assor, à l’origine du départ de Boukari Djobo, de la Direction de l’O.P.A.T. Juif Sépharade de nationalité française et originaire du Maroc, Maurice Assor fait partie de ces lots d’européens appelés communément les « Sorciers Blancs » qui après les indépendances, ont participé à la gouvernance des pays africains pour apporter leur assistance technique à leur développement. Il s’installa à Lomé dans les années 70 et devint Conseiller Economique à la Présidence de la République Togolaise. A ce titre il contribua étroitement aux décisions économiques prises par le Chef de l’Etat, à ces choix d’investissement pour la construction des « Eléphants blancs[4] » et à l’augmentation de la dette publique togolaise à partir de la fin des années 70. Maurice Assor avait également pour tâche la gestion des avoirs et du patrimoine du Général Eyadema placés dans divers paradis fiscaux et divers pays tels Israël, la Suisse, le Vatican[5] etc.

Des révélations ont attribué également à Maurice Assor le montage d’un système de détournement des recettes du Phosphate au profit du Général Eyadema et de certains ministres. Dans le  livre «Le Togo de l’esclavage au libéralisme mafieux» de Gilles Labarthe, Mba Kabasséma, ex directeur de l’Office Togolais de Phosphate (O.T.P), révèle que 1/3 des recettes de ventes du phosphate togolais était détourné essentiellement au profit d’Eyadema Gnassingbé et de son Conseiller Economique, Maurice Assor[6]. Les détournements de l’argent des phosphates et les prélèvements de commissions sur les projets de développement ou sur les  » Eléphants blancs » surfacturés auraient  permis au clan du Général Eyadema «d’accumuler une certaine fortune» dont le montant réel avoisinerait plusieurs milliards de dollars. Les témoignages d’anciens proches collaborateurs du Général Eyadema, notamment des anciens ministres et premier-ministres, abondent dans le même sens accusant la gestion patrimoniale opaque des finances publiques[7].

Malgré les conséquences néfastes sur le plan économique et social du recours aux « sorciers blancs », il apparait que sous le régime du Président Faure Gnassingbé, de nouveaux sorciers blancs soient apparus. Ces derniers proviennent  de France, d’Israël, du Liban, de Chine, d’Afrique du Sud, d’Inde, du Canada, des Etats Unis etc. et ont en main la gestion des ressources minières et naturelles du pays. Le cas du phosphate est souvent cité car la Société Nationale des Phosphates du Togo (S.N.P.T) est gérée depuis quelques années par Raphael et Liron Edery, des juifs israéliens d’origine marocaine. La famille Edery a été introduite au Togo par Maurice Assor. Ainsi fonctionnent les prédateurs au service du système économique et financier international.

Privilégier des « sorciers blancs » aux cadres compétents togolais ne laisse le choix à ces derniers que de partir sous d’autres cieux pour offrir leur service. Ainsi Djobo Boukari va ouvrir la voie à une longue série de cadres compétents de l’administration togolaise qui, empêchés de travailler en toute intégrité au profit de la nation, devront aller travailler au sein de différentes agences onusiennes et d’institutions internationales.  Les cadres qui savaient ravaler leur fierté, fermer les yeux sur la mauvaise gouvernance, leur bouche sur les dérives du régime et jouer le jeu des autorités ont pu prospérer sous Eyadema en collaborant à faire souffrir le peuple au profit des intérêts de la classe au pouvoir. Ce qui va donner lieu aux soulèvements populaires à partir des années 90 contre les inégalités sociales, la corruption du régime, le non respect des droits humains et des libertés fondamentales.

L’homme du nord Togo parmi les gens du sud Togo

Djobo Boukari a été tout au long de sa vie présenté ainsi. Dans un contexte politique où les rivalités entre les élites du nord Togo et du sud Togo ont été attisées pour permettre la conservation du pouvoir par le régime du Général Eyadema, Djobo Boukari a démontré que cette opposition ne tenait pas la route. Il a su faire comprendre à tous que le seul combat digne d’être mené était le combat contre les inégalités sociales et la corruption du régime. Ainsi s’est il associé à tous les mouvements de contestation des injustices au Togo, d’avant les indépendances jusqu’à sa mort en travaillant main dans la main avec les élites du sud. Sa présence dans l’opposition au régime d’Eyadema a permis de prouver que loin de ce qui était affirmé par les autorités, les populations du nord du Togo, ne soutenaient pas dans leur totalité le régime. Ces populations étaient maintenues silencieuses sous la terreur des armes en vue d’empêcher toute contestation de leur part. Par cette posture qu’il a eu toute sa vie, Djobo Boukari reste un modèle pour les Togolais du nord au sud et de l’est à l’ouest, épris de justice et du bonheur des citoyens de la nation. La preuve en est cet hommage que lui fit  André Anani Assiongbon Kuevidjen, fils d’Aneho, ancien ministre de la justice sous Grunitzky et opposant au régime du Général Eyadema ; qui publia un poème en l’honneur de Djobo Boukari, le 13 novembre 2002, dans le journal Tribune du Peuple :

Mieux que le simple hommage du poète,

Ce Prince du Tchaoudjo disparu telle une comète

Mérite l’hommage éloquent de son peuple bien aimé

Qu’il souhaitait et voulait heureux et libéré

Comme dans les plus beaux et féériques rêves,

Certaines destinées ont l’immoralité brève

Momentanément, elles reprennent leur folle course

Vers d’autres univers, vers d’autres universelles sources

Il fut un digne fils, un fier héritier des guerriers,

Superbes cavaliers du Tchaoudjo dont les grands chevaux

Inquiétaient fort à la ronde par leur hennissement et leur galop

Boukari Djobo nous fit ses adieux, porteur de message

De l’ancien militant du Jeune Togo et de la grande et large

Fédération des Etudiants africains ramant vers la liberté.

[1] http://www.togonews.info/pages/posts/devoir-de-memoire-pour-feu-djobo-boukari-15-ans-apres-sa-mort-163.php , consulté le 02 septembre 2018 à 22.31

[2] Le groupe de Djobo Boukari était composé de Abdou Raouf Issaka Touré (Diplomate), Dr Boukari Kérim (Vétérinaire) et Sylvère Issifou Looky (Statisticien).

[3] Boukari Kérim était un Docteur vétérinaire, originaire de la ville Bafilo. Il fut embastillé en 1971 pour son opposition à la dictature du régime Eyadema et fut l’objet de tortures atroces durant ces 7 ans d’emprisonnement. Il meurt le 14 décembre 1978 peu de temps après sa sortie de prison.

[4] Un éléphant blanc est une réalisation d’envergure et prestigieuse, souvent d’initiative publique, mais qui s’avère plus coûteuse que bénéfique, et dont l’exploitation ou l’entretien devient un fardeau financier.

[5] http://www.togonews.info/pages/posts/togo-jeu-de-pouvoir-autour-de-gnassingbe-chronique-drsquoune-descente-aux-enfers-de-barry-moussa-barque-662.php

[6]http://etiame.com/2017/12/19/togo-nouvelles-revelations-sur-les-detournements-lies-a-lexploitation-du-phosphate-faure-gnassingbe-principal-beneficiaire-de-cette-gestion-opaque/

[7] http://www.letogolais.com/article.html?nid=85

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